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La violence n’a point d’autre foyer que nos propres demeures

 

 

Les auteurs du rapport de l’OMS sur la violence et la santé considèrent que « la violence est un phénomène extrêmement complexe, enraciné dans l’interaction de nombreux facteurs – biologiques, sociaux, culturels, économiques et politiques.» Sans doute n’ont-ils pas tort. Mais si la violence a des causes, à première vue, multifactorielles, ne faut-il pas aller au delà et envisager que toutes les causes apparentes  participent, elles-mêmes, d’une autre cause qui les transcende ? Et cette cause que toutes les autres occultent n’a-t-elle pas, elle-même, pour foyer, nos propres demeures ?

 

N’est-ce pas évident? N’est-ce pas si évident que nous ne le voyons pas? C’est ce qui se passe chez nous, dans nos maisons, dans nos familles, dans nos jardins d’enfants qu’il nous est donné, ensuite, de voir dans le monde. Ni plus, ni moins.

 

Mais comme la violence, c’est toujours les autres, tout comme la méchanceté, l’avarice, l’orgueil ou la luxure, nous refusons de l’envisager. Nous ne voulons d’aucune démonstration qui établirait, s’agissant de la violence, que tout au contraire de n’être que les autres, elle est aussi « nous autres ».

 

Le continent africain où l’on compte plus de 12 homicides pour 100.000 habitants (contre moins de 2 pour l’Europe Occidentale), soit 6 fois plus, ne considère pas, un instant, que la violence, c’est lui. Le continent sud-américain où le taux d’homicides est équivalent à celui de l’Afrique n’est pas davantage disposé à voir le problème de cette façon. La Corée du Sud qui semble détenir le record mondial de suicides et où la discipline envers les enfants est souvent impitoyable semble à des années lumière de pouvoir faire un lien entre la maltraitance infligée aux enfants et les suicides qu’elle compte par milliers chaque année. Le monde arabe qui produit, hélas et sans le vouloir, la plupart des terroristes de notre époque (et il est certain que tous les arabes ne sont pas des terroristes) est pareillement impuissant à considérer que la violence, c’est aussi lui.

 

Pourtant, qu’il s’agisse de la violence ou de n’importe quoi d’autre, c’est indiscutablement ce qu’on apprend dans les premiers mois de la vie que l’on reproduit ensuite tout au long de notre existence. En fait, non seulement un enfant reproduit les mots qu’il entend, mais il enregistre aussi tout ce qu’ils véhiculent, comme la bonté ou la méchanceté, la peur ou la confiance, la culpabilité ou l’innocence, la générosité ou l’égoïsme. «Réfléchissez à deux fois, avant de parler, » disait Napoléon Hill  » parce que vos mots et leur influence vont planter la graine du succès ou de l’échec dans l’esprit de celui qui vous écoute. » Et pas seulement celle du succès ou de l’échec, ajouterions-nous, mais aussi celle de la vengeance ou de la miséricorde, celle de la rage ou de la douceur, celle de la haine ou de l’amour.

 

Dans le même ordre d’idées, a-t-on jamais observé le phénomène de l’accent qui colle au langage et qui confirme que l’on reproduit fidèlement ce qui a lieu dans son foyer? Et a-t-on jamais observé un enfant dans son apprentissage de la vie elle-même ? Il reproduit ce qu’il voit et ce qu’il entend. Il imite la façon dont les gens agissent autour de lui. Cela est particulièrement remarquable quand, devant un enfant, nous disons un gros mot et qu’instantanément, il le répète. Oublions ici le côté drôle de la situation (ce moment curieux où nous sommes partagés entre notre irrésistible envie de rire, car c’est tellement mignon d’entendre cela de sa bouche, et notre rôle d’adulte supposé devoir lui donner le bon exemple ou de parent censé le bien élever et le rappeler à l’ordre) et retenons-en ce qui est ici le plus important, à savoir qu’un gamin apprend essentiellement par mimétisme.   » Tout ce que nos enfants entendent, voient et sentent, dit Stephanie Martson, est enregistré sur une bande magnétique. Devinez qui est la grande star dans leur film? C’est vous. Ce que vous dites et, plus encore, ce que vous faites, est enregistré pour être rejoué encore et encore (…) » S’il en est ainsi pour les vilains mots que l’on prononce, c’est le même sort qui s’attache, évidemment, à nos sorties de nos gonds, à nos hurlements, à nos tapes, à nos fessées et plus, s’il y a lieu. « Les enfants qui sont tapés, taperont, dit Alice Miller, ceux qui sont terrorisés, terroriseront, ceux qui sont humiliés, humilieront et ceux dont les âmes ont été meurtris deviendront des meurtriers ». [1]Et puisqu’hélas, le terrorisme aveugle frappe encore et toujours, ne convient-il pas de se demander si ceux qui sèment la mort et la désolation, au nom d’un Dieu qui ne le veut certainement pas, n’ont pas eux-mêmes été terrorisés et s’il ne font pas que — et c’est tragique, évidemment — non seulement reproduire cette terreur et, en même temps, s’en venger ?

 

Il suffit de passer une seule demi-heure, près d’un bac à sable dans le jardin public d’un quartier populaire pour être témoin de la façon dont les pères et mères traitent leurs enfants et pour, entrant en compassion avec ces bambins, ressentir l’humiliation qu’ils subissent, la détresse qu’ils vivent et la rage qui grandit dans leurs cœurs, laquelle, un jour ou l’autre, il y a tout lieu de le redouter, finira par nous exploser à la figure.

Dans son communiqué de presse en date du 4 septembre 2014, l’UNICEF soulignait que  « La plus importante collecte de données jamais effectuée sur la violence envers les enfants révèle l’ampleur stupéfiante des sévices physiques, sexuelles et psychologiques qu’ils subissent et met en évidence les attitudes qui perpétuent et justifient cette violence, véritablement « cachée sous nos yeux »

Comment cette violence ancrée au plus profond de certaines cultures pourrait-elle engendrer autre chose que de la violence ? Comment cette violence ne serait-elle pas destructive, comme l’écrit Kamal Guerroua qui proteste de « ce que l’on fait de nos jeunes, ces bourgeons d’avenir qu’on a élagués, voire brisés avant qu’ils n’aient pu donner leurs fruits, … que l’on laisse souvent traîner dans les rues sans aucun autre bagage que … le spleen et le mal-être! Une besace pleine à craquer de rouille et de fiel, de ressentiments et de m…! …on s’étonne que la société soit violente, c’est normal qu’on en arrive-là, on peut même s’attendre, qu’à Dieu ne plaise, au pire!»[2]

 

Alors, bien sûr, on peut dire qu’il y a des enfants issus de ces cultures qui agissent et se comportent d’une manière qui est à l’opposé de la façon dont leurs parents ont agi envers eux. Il y a même des enfants jadis maltraités qui, devenus adultes, ne toucheront jamais à un seul cheveu de leur progéniture. Et c’est tant mieux, évidemment. Mais, malheureusement, ils sont fort loin d’être la majorité, celle-ci étant largement favorable, dans les sondages, aux sévices corporelles.

 

Quoiqu’il en soit et même si certains ne font pas subir à leurs enfants ce qu’ils ont eux-mêmes subi, c’est incontestablement au sein de notre foyer parental ou de ce qui en tient lieu, que nous apprenons (ou réapprenons, dans l’hypothèse d’une transmission génétique ou trans-générationnelle de certains comportements)  la bonté ou la fureur, l’indifférence ou la tendresse, la générosité ou la pingrerie, le repli sur soi ou l’ouverture aux autres, l’écoute bienveillante ou l’acrimonie, la compassion ou la violence.

 

Et cela revient à dire que c’est au sein même du foyer, et nulle part ailleurs, même si d’autres facteurs vont ensuite s’en mêler (comme la rue, le quartier, l’école, les fréquentations, etc.), que s’apprend la violence et c’est cette violence là qui se manifeste ensuite dans le monde, sous une forme ou sous une autre. Décuplée souvent, centuplée parfois et multipliée à la puissance mille, dix mille, cent mille, dans les cas les plus extrêmes qui nous valent des génocides, des bombes dans les avions, des avions dans des gratte-ciels, des attentats-suicide au cœur de marchés, des fusillades dans des salles de spectacle, des camions écrasant la foule, des mitraillages dans des lycées ou des universités, des décapitations filmées et postées sur internet, des prêtres égorgés dans leurs églises, etc.

 

D’aucuns pourront ici protester que chaque enfant vient au monde avec, dans ses bagages, un sac rempli de coups de poing, de coups de pied et de morsures tout près à être donnés et voudront pour preuve tel bébé de leur entourage de quinze, de dix-huit mois ou de deux ans à peine, élevé pourtant dans une famille où nul ne lève jamais ni la main ni la voix et qui, cependant, ne cesse de taper ses parents, son frère, sa sœur, sa mamie et les autres gamins de la crèche. Ils auront raison. Mais s’il est vrai que tout nouveau-né a, naturellement, de la violence en lui, le rôle de l’éducation est-il de faire écho à cette violence, est-il de la provoquer, est-il de l’exacerber, est-il de l’attiser, est-il de l’exciter, ou, bien au contraire, est-il de l’écouter, est-il de la comprendre et, en un mot comme en mille, est-il de la transformer ?

 

Autrement dit, loin de conforter dans leur position ceux qui clament qu’un enfant est viscéralement violent (et, donc, sous-entendu, qu’il faut le dresser), l’argument les confond quand il vient à être souligné que la violence pour combattre la violence ne fait que créer encore plus de violence.

 

Considérons, en effet, un instant, un enfant qui se montre agressif et qui, frappant les autres enfants de son entourage si ce n’est même ses parents, sa nounou, sa maîtresse, manifeste toute la violence qui est en lui. Imaginons alors que cet enfant est contrarié dans ses pulsions par cette figure d’autorité qui le frappe pour lui apprendre à ne plus frapper. Il est possible que le gamin, ainsi rappelé à l’ordre, finisse par obéir et qu’il se tienne à carreau. Mais à quel prix ? Sa violence ne va-t-elle pas se comporter comme le feu d’un volcan qu’on croyait éteint ? Et n’est-il pas hautement probable que la rage étouffée d’avoir dû se plier aux ordres d’être sage et aux menaces d’être privé d’amour, non seulement reste là, bien cachée, mais s’amplifie dans son cœur ? N’est-il pas plus que vraisemblable que cette rage réprimée demeure d’autant, sinon plus intense, qu’elle aura précisément été contrariée ? N’est-il pas réaliste d’envisager que tout puisse alors fonctionner comme une bonne vieille cocotte-minute appelée aussi marmite à pression en Suisse ou casserole à pression en Belgique dont on aura obstrué la soupape ?

 

Si donc la violence préexiste à ce qui va se jouer au sein de nos demeures, c’est bien là, pourtant, qu’elle va trouver un foyer. Et cela pour quatre raisons.

 

La première est que la violence des parents sert de modèle à l’enfant.

 

La seconde est qu’elle va rassurer l’enfant sur la « normalité » de la sienne propre. Si je tape et que mes parents tapent aussi, alors, bien qu’ils me disent que taper « c’est mal », ils me signifient que je suis « normal » et que taper est socialement normal et acceptable.

 

La troisième est que la violence des parents va donner à celle de l’enfant une bonne raison d’exister. Si mes parents me tapent et que je ne peux me défendre, je n’aurais souvent pas d’autres choix que d’enrager et, soit de trouver à l’école, par exemple, des plus petits que moi comme souffre-douleurs, soit de me promettre qu’un jour, quand je serai grand, je me vengerai. Ou les deux à la fois.

 

La quatrième enfin est que la violence des parents génère chez l’enfant qui ne peut pas se défendre un sentiment d’impuissance et c’est ce sentiment d’impuissance qui s’inscrit alors au plus profond de son être et qui, lui-même, génère un désir démesuré de puissance. Faire du mal à l’autre, le torturer, l’humilier, le tuer, l’exterminer, c’est enfin détenir le pouvoir ! Ce n’est plus l’autre qui peut faire du mal, c’est soi, enfin !

 

Longtemps on a considéré qu’un enfant n’était qu’un animal instinctif qu’il fallait dresser. Longtemps on ne savait rien du développement psychologique de l’être humain, et longtemps, pas le moindre ouvrage sur le sujet ne pouvait nous aider si ce n’était des manuels vantant les mérites du cachot et du fouet. Ce temps est révolu car si, pendant des siècles, on a pu ne pas savoir, aujourd’hui, on sait.

[1] From Alice Miller’s “For your own good: Hidden cruelty in child-rearing and the roots of violence”

 

[2] http://lequotidienalgerie.org/2014/09/04/pourquoi-lalgerien-est-il-violent/

 

 

Jacques Schecroun

Secrétaire-Général de la SFU-Paris

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